Récit de vie · Été 1957
Le feu et le fauve : Patchita Biographe
Saint-Jean-de-Luz, place Louis XIV
Je m’appelle Patchita et je suis biographe, voici un récit d’été 1957.
Ma mère racontait toujours cette soirée de l’été 1957 comme on ouvre une boîte à musique. Sur la côte basque, l’air sentait le sel, la crème solaire et les embruns. De Biarritz à Saint-Jean-de-Luz, on ne s’étonnait plus de croiser, entre deux terrasses, un visage échappé des affiches de cinéma.
I
Tout en musique
Ce soir-là, la place Louis XIV était toute en musique. Les lampions se balançaient dans les platanes, la flûte et le tambourin lançaient un fandango, et les danseurs tournaient comme si la nuit n’avait pas de fin.
« C’est lui. C’est Marlon Brando. »
Un murmure a traversé la foule, de table en table. Il avait quitté le tournage du Bal des maudits, laissé Paris derrière lui, et on disait qu’il descendait vers Pampelune, vers ses fêtes folles, vers cette Espagne que Hemingway avait rendue légendaire.
II
Un fauve dans la foule
Pour l’heure, il était là, sur une place de village basque. Il avait trente-trois ans, un visage d’ange maléfique au charme vénérien, des épaules de lutteur et cette façon de se mouvoir qui faisait baisser les yeux des femmes et redresser le menton des hommes. Un fauve dans la foule : on le sentait avant de le voir, comme on sent l’orage monter sur la côte.
Ma mère n’avait rien demandé. Une robe claire, des cheveux relevés, un rire qu’on entendait de loin.
Elle, c’était le feu.
Il s’est approché, sans cérémonie, la voix grave, le français approximatif mais limpide : il l’invitait.
III
La danse
Elle a hésité une seconde, pas plus. Puis elle a posé sa main dans la sienne. Elle connaissait les pas depuis l’enfance. Lui les découvrait en riant. Et l’on a vu alors ce que personne n’aurait imaginé : le monstre sacré du Tramway nommé Désir, qu’on disait brutal et dangereux, retenait sa force, épousait le rythme, se laissait guider avec une délicatesse qui faisait taire les conversations. Qui l’eût cru ?
Chacun portait sa tempête. Lui, celle qu’on lui prêtait à l’écran, et d’autres, plus secrètes, qu’aucune caméra ne filme. Elle, la sienne : ce qu’elle taisait, ce qu’elle espérait, ce qu’elle fuyait peut-être. Pendant la durée d’une danse, les deux orages se sont reconnus, frôlés, ils se sont passé quelque chose sans un mot.
Le cercle s’est écarté, la musique s’est emballée, et sur les pavés de la place Louis XIV, le feu a fait danser l’ogre.
Quand la dernière note est retombée, il s’est incliné. Elle est retournée à sa place, les joues en feu, sous les regards de tout le village.
Personne ne sait ce qu’il a pensé, cette nuit-là. Mais ma mère, elle, a gardé la danse. Et chez nous, on la raconte encore, comme on rejoue une valse.
Patchita
Et chez vous, quelle histoire raconte-t-on encore ?
Une soirée, une rencontre, une danse : les souvenirs de famille méritent d’être écrits avant de s’effacer.
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